vent_de_la_mer: (Default)
[personal profile] vent_de_la_mer
Ils habitent une petite maison de plain-pied, autour de laquelle un vieux verger touche la fin de ses jours. Le ciel gris pesant surplombe la maison. Quelquefois il y a des hélicoptères-cargos qui passent en vitesse au-dessus du jardin, remplissant les alentours d’un bruit insupportable. Lyonia les accompagne du regard avant qu’il n’en prenne peur : ces machines fracassantes couleur vert foncé lui rappellent les créatures d’un autre monde. Lyonia est un grand garçon. Il sait que les hélicos sont conduits par les gens aux casques en cuir, grands et forts. Mais ce savoir ne lui fait pas moins peur. Ses vieux, eux aussi n’aiment pas les hélicos. C’est peut-être pour cela que les fenêtres sont toujours hermétiquement closes. Où ce serait à cause de l’humidité perpétuelle qui règne dans la rue. Pas de pluie, ni brouillard. Rien que le ciel gris surplombant la maison et le jardin. Grand-mère et grand-père vivent à l’écart des autres. Les voisins, il n’en reste presque pas : les uns sont décédés, les autres sont partis pour de divers villes et pays. Lyonia se souvient encore de quelques uns d’eux. Grosse, comme un éléphant, tante* Galia qui cultivait des tomates dans une serre en plastique déchiré.

(commentaire : tante* : dans le sud de l’Ukraine, en particulier à Odessa, on a l’habitude (qui n’est pas d’un usage total) d’appeler les femmes qu’on connaît plutôt tante que madame, au cas où un enfant, un homme ou une femme s’adressent à une femme – connaissance de ses parents – qui est son aînée de plusieurs années ; aussi au cas où ce sont les parents qui parlent d’une connaissance à leurs enfants).

Se balançant difficilement sur ses deux pieds, elle venait souvent nous voir – pour prendre des plants, apporter des pots de confiture, et pour causer des choses tout à fait différentes en prenant son temps. Galya est morte il y a deux ans. Aussi l’est un vieux anonyme pour Lyonia, ami de grand-père de vieille date. Il avait habité une maison au bout de la rue, et à chaque fois quand grand-père était allé au commerce, il l’avait saluait, lui, assis dans sa cour sur le banc qu’il a fait lui même… A droite de leur lopin de terre resplendit dans toute sa beauté un manoir en désuétude, dont la propriétaire, tante Ela, pour l’instant habite en Israël. Jadis Lyonia avait joué avec ses enfants, et il connaît bien les pistes du terrain. Même à présent il y vient et y flâne longuement, dans ce jardin abandonné et mort, où jadis il avait fait si gai. Sacha Bistretzov s’en est allé au Canada. Il avait logé dans une des maisons d’en face et était venu jouer, lui aussi. La fille de la tante Ania a grandi et habite Poltava, et la tante Ania elle même est restée ici. Elle croit toujours en son dieu. Autrefois dans leur cour les croyants se réunissaient pour chanter les hymnes à voix basse. A présent il n’y a personne non plus chez elle. « Notre quartier est mort » - dit un homme qui passait dans la rue. Pendant un moment il scrutait les carreaux des maisons blotties au fond des jardins à l’abandon. Puis il a poussé un soupir et le voilà qui s’en est allé. Lyonia le contemplait, caché derrière la haie, sans oser de l’approcher. Il voudrait bien lui demander plusieurs choses, à cet homme, accablé de fatigue et de tristesse, l’homme qui portait le logo du Ministère de l’énergie nucléaire sur sa manche…
- On a ce qu’on a et on s’en contente ! – disent les vieux. Faut pas se ronger les sangs si l’on ne peut rien changer. Bien sûr que tout se serait passé autrement, s’il n’y avait pas eu de cet accident… Mais qui sait ?
Le commerce fonctionne toujours. La vendeuse, tante Valia, garde sur ses comptoirs des bonbons entamés par les fourmis, des conserves et des céréales de l’époque antédiluvienne. Et lundi une voiture amène de la ville du lait et du pain. Alors toute la population peu nombreuse du quartier fait la queue. La voiture arrive à six heures du matin, voilà pourquoi on est obligé de se lever quand il fait encore nuit. On se réserve une place dans la queue avec beaucoup d’avance. Lyonia, étant le plus rapide de la famille, arriverait le premier devant le magasin en courrant. Mais ici déjà, comme toujours, se pavane un vieux à casquette usée. Il se peut qu’il soit là depuis hier soir ? Si Lyonia fait la grâce matinée, la famille se retrouvera au fin bout de la queue. Et c’est passionnant à sa façon. Epuisés du fait de rester debout pendant des heures les gens se mettent à parler. Alors on a des choses à entendre. On parle de ce que tout est devenu difficile aujourd’hui et qu’est-ce que ç’a été bien jadis. Les pensions, on ne les touche plus, les jardins ne poussent plus, les gens – il y en a moins. Il n’y a que les éboueurs qui arrivent sans à-coups. Une poubelle toute neuve qu’on a mis un de ces jours près du commerce. En une journée la poubelle se remplit à ras bord, et le soir il y a une benne qui vient la chercher. C’est étonnant, il y a si peu de monde, et les ordures, il y en a plus qu’avant…Il faut porter plainte pour qu’on nous mette une autre…Non, il faut pas, on nous enlèverait peut-être même celle-là.
- la poubelle… - reprit qqn. – On nous a mis au placard depuis longtemps, on nous a oublié. Voici l’affaire. Il y a belle lurette qu’on nous a mis à la poubelle. Personne n’a besoin de nous.
- Mais on y vit, - riposta qqn. – Et pas pire que les autres.
- On y meurt.
- Tout le monde meurt, - dit qqn tout posément. – C’est que pas tout le monde s’en rend compte. On ne veut pas le savoir.
- Et nous, on le sait au moins. En sommes-nous soulagés ?
- Arrêtez, - s’écria grand-mère. – Dire des choses pareilles devant un enfant ! C’est honteux !
Elle était très émue.
- Grand-mère, qu’est ce qu’ils disent ? ne sut pas se retenir Lyonia.
- Des bêtises, - dit grand-mère avec conviction, mais dans ses yeux il a entrevu briller les larmes.
Elle a ajouté : - On a ce qu’on a et on s’en contente !
Devant le comptoir grand-mère était longue à égrener ses quatre sous. Après avoir payé ils se sont dirigés vers la sortie. Du bout d’oreille Lyonia a surpris les bribes de conversation ranimée.
- Nous, on meurt, - murmurait quelqu’un, - Eux, ils meurent. Nous, on le sait, eux – non. Qu’est ce que ça peut nous faire…
- Vous savez, parfois j’ai l’impression que dans le monde entier il n’y a rien de plus réel que la mort.
Ils rentraient chez eux par une rue matinale déserte. Au coin on voyait se dresser un indicateur routier. Lyonia savait lire. « Centrale nucléaire de Krivoé Ozero, - lit-il, 100km ».
Au printemps les vieux sont décédés. D’abord – grand-mère, puis – grand-père. Et alors l’employé du Ministère de l’énergie nucléaire était à nouveau de retour.
- Dis-moi, pourquoi qu’on vit ? – a demandé Lyonia. – Et pourquoi qu’on meurt ? Et pourquoi qu’on nous a mis à la déchetterie ?
- Je ne sais pas, - répondit celui-ci franchement.
Maintenant ils partaient pour la ville, et c’était un asile qui l’attendait, Lyonia.
- J’ai rien fait ?, - ne voulait pas se calmer Lyonia. – Pourquoi ?
L’employé atomiste a arrêté la voiture.
- Personne pourra te répondre, dit-il. En ajoutant : - Tu sais…Autrefois moi aussi j’habitais le banlieu, et ça me fait mal de revenir ici. Mais je reviens. Je travaille à la centrale. Oui, à la centrale même qui l’a détruite. Et je touche un salaire.
- Alors, tu es traître ?
- Peut-être. Les hommes sont tous des traîtres. Ils trahissent leur passé, leur enfance, leurs proches, tout ce qu’ils ont de plus pur. C’est pourquoi ils meurent.
- Et moi, je suis traître, moi aussi ?
- Ca se peut bien. Il n’y a que toi qui peut le savoir.
- Et grand-père ? Grand-mère ? Tante Galia ?
- Dieu seul le sait. Chacun avait eu quelque chose à lui. On ne peut pas être toujours à cent pour cent honnête avec soi même…
- Pourquoi ?
- Parce que nous ne sommes hommes, et pas dieux du tout…
- Et c’est pour ça qu’on nous a jeté à la déchetterie ?
- C’est nous qui nous sommes jetés nous mêmes. Allez, en route !
La voiture a démarré. Suivant du regard les rangées d’haies cassées, les carcasses humides des maisons vides se dissimulant derrière, Lyonia pensait à ses vieux, à la tante Galia, à Elia, à Sacha, à la tante Ania, aux gens qui étaient dans le commerce, à ceux qui étaient morts et qui avaient toute la vie devant soi. La douleur a fait crisper son cœur et il a fondu en larmes. Secoué de sanglots, le nez dans le dossier de cuir de cette vieille voiture imprégné d’essence, il sentait qu’à chaque larme l’amertume et l’ennui de ce banlieu moisi, expirant, le quittaient, l’humidité et la peur de mourir lentement s’en allaient, cédant sa place à quelque chose de tiède et de pur. Devant – c’était la vie. Plusieurs années de vie…

Profile

vent_de_la_mer: (Default)
vent_de_la_mer

May 2020

S M T W T F S
     12
3456789
10111213141516
17181920212223
242526 27282930
31      

Style Credit

Expand Cut Tags

No cut tags
Page generated Mar. 28th, 2026 02:14 pm
Powered by Dreamwidth Studios